groupe d'enfants couchés sur le ventre, le sourire aux lèvres

La gestion des émotions chez l’enfant devrait occuper une position centrale dans son éducation, car le rapport que l’enfant a à ses émotions compte pour beaucoup dans la définition et la structuration de son identité ainsi que dans son rapport au monde extérieur. Un enfant à qui l’on apprend très tôt à bien vivre ses émotions aura ainsi les meilleures chances de grandir en étant bien dans sa peau, avec une bonne image de lui-même, une confiance naturelle en ses capacités et une bonne santé. Par contre, c’est l’inverse qui risque de se produire si l’enfant entretient un rapport conflictuel avec ses émotions.

Or, aujourd’hui encore, la gestion des émotions dans la croissance de l’enfant ne semble pas être considérée avec toute l’importance qui lui est due. C’est un aspect clairement négligé dans notre monde moderne où le rapport aux émotions est le plus souvent entaché de lourds jugements de valeur. enfant pleur tristesse jugementPar ignorance, on décrète qu’il y a de bonnes émotions et de mauvaises émotions, et on le fait comprendre à l’enfant. Très rapidement, l’enfant déduit que certaines de ses émotions sont bien tolérées par le monde des adultes parce qu’elles lui apportent de l’attention, de l’amour, et que d’autres émotions sont mauvaises parce que lorsqu’il les vit, il est rabroué, humilié ou dévalorisé. En conséquence, il développe un rapport conflictuel avec ses émotions ; une division s’opère dans sa psyché et l’enfant commence à réprimer, à juger et à refouler tout un pan de sa personnalité. Il se met lui-même à croire que certains aspects de sa personnalité sont mauvais, et qu’il vaut dès lors mieux les cacher ou les compenser par des aspects plus à même d’être aimés, reconnus et valorisés. Plus la division entre le « bien » et le « mal » sera forte dans sa psyché, plus il sera névrosé et mal dans sa peau.

Je parlais plus haut d’ignorance, car cette dualité entre le « bien » et le « mal » relativement à l'émotion, est fondée sur une pure et simple erreur de jugement. L’émotion, quelle que soit sa nature, n’est JAMAIS mauvaise en soi. Elle est simplement la manifestation d’un déploiement d’énergie vitale qui permet de déterminer si les besoins de l’enfant sont satisfaits ou non.

L’émotion, quelle que soit sa nature, n’est JAMAIS mauvaise en soi."

 

Le lien entre les émotions et les besoins de l’enfant

Il n’est pas possible de saisir correctement la nature et le rôle des émotions chez l’enfant sans appréhender la notion de « besoin ». Les besoins de l’enfant, ainsi que ses émotions, forment ce que j’appelle ses « élans de vie ». Les besoins et les émotions de l’enfant sont intimement liés les uns aux autres. Tout comme les émotions, les besoins qu’elles révèlent ne sont JAMAIS mauvais. Un besoin est toujours juste et bon car il contribue à l’épanouissement de l’enfant. Pour se développer harmonieusement et avoir une chance de devenir un adulte en bonne santé et bien dans sa peau qui pourra donner le meilleur de lui-même, les besoins de l’enfant doivent être satisfaits au mieux dès sa naissance.

C’est très simple à comprendre : lorsqu’un bébé a faim et soif, un besoin de nourriture n’est pas assouvi, et il le fait savoir par des émotions (cris, pleurs). Les émotions révèlent TOUJOURS si un besoin est satisfait ou non, et cette utilité doit être reconnue à sa juste valeur. Si le bébé n’éprouvait pas ces émotions, le parent n’aurait pas conscience de sa faim et de sa soif, et il pourrait être en grand danger. Certes, les émotions qui traduisent un besoin inassouvi ne sont pas agréables pour l'adulte qui y est exposé, mais elles ne sont pas pour autant « mauvaises » ; elles sont justes et bonnes car elles révèlent un besoin à satisfaire pour permettre à l’enfant de croître dans de bonnes conditions.

Le dénominateur commun de tous les besoins de l’enfant, dont la satisfaction est nécessaire à sa croissance harmonieuse, est l’AMOUR sous toutes ses formes."

Cette remarque au sujet des besoins et des émotions ne se limite évidemment pas à la faim et à la soif. Le dénominateur commun de tous les besoins de l’enfant, dont la satisfaction est nécessaire à sa croissance harmonieuse, est l’AMOUR sous toutes ses formes. La nourriture, la sécurité, le jeu, sont des besoins d’amour éprouvés par l’enfant dès sa naissance. Si un enfant vit de la peur, de la tristesse ou de la colère, c’est que ce besoin fondamental d’amour n’est pas satisfait à un niveau ou à un autre, et que ses chances de vivre une vie digne dans laquelle il pourra s’épanouir en vivant sa vocation et en en faisant profiter le collectif, sont compromises. Ces émotions-là révèlent alors ce risque, et doivent être perçues comme un signal d’alarme invitant à considérer les besoins non satisfaits. Or, si à ce moment-là il est décrété que les émotions éprouvées par l’enfant sont mauvaises, alors il en sera de même pour les besoins sous-jacents. C’est une inversion totale des valeurs : on fait passer le bien pour le mal, par ignorance. Son élan de vie étant brimé, l’enfant éprouve un manque qui porte préjudice à son évolution optimale sur tous les plans de son être. Ainsi carencé, il développe alors des mécanismes de défense et des stratégies compensatoires qui, quant à eux, peuvent être mauvais et nuisibles, pour lui-même et pour les autres.

 

L’exemple de l’enfant jaloux de son petit frère

Prenons l’exemple d’un enfant jaloux de son petit frère. Cet enfant a un besoin d’amour nourricier légitime, comme tous les enfants, et l’attention des parents focalisée sur le petit frère peut lui faire croire qu’il est moins aimé que ce dernier (d’autant plus si les parents établissent des comparaisons entre les deux enfants, devant ceux-ci). enfant triste jalousieSon besoin d’amour n’étant pas satisfait, l’enfant éprouve des émotions comme la peur, la tristesse ou la colère. Si les parents n’y sont pas attentifs et qu’ils les répriment sans reconnaître et honorer le besoin sous-jacent d’amour, l’enfant risque de supposer que son besoin d'amour n'est pas légitime parce qu'il n'est pas digne d'être aimé et, en conséquence, de développer des stratégies pour obtenir cet amour d’une manière inadaptée et disharmonieuse. Il pourra alors s’en prendre à son petit frère pour lui faire « payer » la responsabilité de ce besoin d’amour non satisfait qui le fait tant souffrir. Peut-être cherchera-t-il à l’humilier ou à le dévaloriser pour se sentir davantage digne d’être aimé que lui, et rétablir ainsi l’équilibre par ses propres moyens. Mais face à cela, si le parent juge l’émotion ainsi que la stratégie et fait comprendre à l’enfant qu’il est une mauvaise personne, il se sentira encore moins « valeureux » à leurs yeux et d’autant plus frustré et déprimé.

Les émotions de l’enfant jaloux de son petit frère traduisent un besoin d’amour qui n’est plus satisfait correctement et qui met en danger l’épanouissement de l’enfant. Ce besoin d’amour étant juste et bon, il convient de le considérer à sa juste valeur. Dès lors, au lieu de rabrouer l’enfant dans son « élan de vie », il est préférable de reconnaître son besoin et lui faire comprendre qu’il est aimé comme son petit frère, ni plus ni moins, tout en lui expliquant que l’attention particulière dont bénéficie son petit frère parce qu'il est tout petit, ne signifie pas qu’il est aimé davantage. Si le besoin d’amour est satisfait par la bienveillance du parent ainsi manifestée à l’égard de l’aîné, celui-ci n’éprouvera plus de jalousie, et ne se représentera plus son petit frère comme une menace, renonçant par là même à la stratégie par laquelle il s'en prenait à lui pour se valoriser à ses dépends et défouler ses émotions sur lui.

Il est bien clair que les parents n’ont pas toujours la possibilité de satisfaire les besoins de l’enfant, mais par contre, ils peuvent toujours les reconnaître et les considérer à leur juste valeur, et c’est cela le plus important pour l’enfant. Par conséquent, dans l’éducation de l’enfant, l’idéal est de satisfaire l’ensemble des besoins, et si ce n’est pas possible pour X raisons, de faire au moins comprendre à l’enfant, avec tendresse et bienveillance, que ses besoins sont reconnus, considérés et honorés.

 

La métaphore de la graine et du jardinier

terre plantesLe rôle du parent dans l’éducation de l’enfant peut être symbolisé par la métaphore de la graine et du jardinier. La graine est à l’image de l’enfant : elle porte en elle un fabuleux potentiel de croissance mais elle a besoin du soutien du jardinier pour croître dans les meilleures conditions. Le jardinier symbolise le parent qui doit préparer une bonne terre, arroser, exposer la graine à la lumière du soleil, la protéger et lui offrir un tuteur le long duquel elle va pouvoir se déployer et s’élever verticalement dans les bonnes conditions (avec droiture...). Le jardinier doit satisfaire les besoins fondamentaux de la graine tout au long de sa croissance, jusqu’à ce qu’elle puisse devenir une plante qui pourra porter ses fruits et offrir à son tour ses propres graines. Une fois arrivée à maturité, le tuteur pourra lui être retiré et elle se tiendra droite toute seule. La plante pousse toute seule et de façon parfaite, du moment où ses besoins vitaux sont satisfaits. Le rôle du jardinier consiste à lui fournir la nourriture dont elle a besoin pour croître, manifester son fabuleux potentiel et jouer son rôle parfaitement, en adéquation avec l’ordre naturel des choses.

Tout comme la graine, l’enfant porte en lui ce fabuleux potentiel de croissance, de service, de don, de beauté, de créativité, mais il n’est pas capable de le faire grandir par ses propres moyens, et il a besoin du soutien de l’adulte. La métaphore de la graine et du jardinier a ses limites, bien sûr, dans la mesure où la plante ne dispose pas des mêmes besoins qu’un enfant, ni même du panel d'émotions pour les révéler. Le jardinier doit être très attentif et observer l’évolution de la plante, et il en va de même pour l’adulte vis-à-vis des émotions de l’enfant. Celles-ci doivent en effet être attentivement sondées pour déterminer si les besoins de l’enfant sont satisfaits ou non. C’est absolument vital dans la mesure où, comme nous l'avons vu, un besoin non satisfait entrave la croissance harmonieuse de l’enfant et, par là, diminue ses chances de pouvoir développer son fabuleux potentiel et d'offrir le meilleur de lui-même.

 

Ne pas confondre stratégie et besoin

Je disais que les besoins de l’enfant ne sont jamais mauvais, au même titre que ses émotions. Ce qui peut être « mauvais » (au sens de destructeur), par contre, ce sont les fausses croyances associées aux émotions et aux besoins, ainsi que les stratégies que l’enfant va mettre en place pour satisfaire ses besoins et gérer ses émotions par ses propres moyens. N’ayant pas la maturité et le discernement nécessaires pour agir avec sagesse, l’enfant brimé dans ses besoins et ses émotions, risque d’user de stratégies destructrices, vis-à-vis de lui-même ou des autres qu’il considère comme étant responsables de l’insatisfaction de ses besoins. L’adulte doit être conscient que les fausses croyances et les stratégies peuvent être destructrices et qu’il faut donc empêcher l’enfant d’y avoir recours, pour son propre bien et celui des autres. Toutefois, cette interdiction ne doit pas être opérée en faisant comprendre à l’enfant qu’il est mauvais parce qu’il a usé de cette stratégie destructrice, mais en lui expliquant les conséquences disharmonieuses de ses actes et en reconnaissant avec lui les raisons qui l’ont poussé à agir de la sorte. L’identification de ces raisons mènera naturellement à la reconnaissance des besoins non satisfaits, et par le fait de cette reconnaissance, à l’apaisement de l’enfant, qui pourra dès lors naturellement renoncer à cette stratégie destructrice.

Il est bien clair que l’adulte doit ici avoir la maturité et le discernement qui font défaut à l’enfant, sans quoi il ne sera pas possible de le réaligner sur l’axe vertical le long duquel il doit pouvoir s’élever pour devenir plus tard autonome dans sa capacité à reconnaître ses besoins et à les satisfaire de manière harmonieuse, en s’appuyant pour cela sur une saine gestion de ses émotions.

 

En conclusion

Si les émotions et les besoins qu’elles révèlent ne sont JAMAIS mauvais, alors il n’y a pas à les réprimer en faisant comprendre à l’enfant qu’il ne devrait pas les vivre. L’émotion est fondamentale dans la mesure où elle permet de savoir si un besoin est satisfait ou non, et de corriger le tir en conséquence pour donner à l’enfant toutes les chances d’évoluer dans les meilleures conditions.

Il s’agit de faire confiance à l’enfant, de se laisser guider par lui, car lui seul a le pouvoir et les capacités de nous indiquer si ses besoins sont satisfaits ou non, par le biais de ses émotions. Un enfant qui se sent accueilli dans ses émotions et reconnu dans ses besoins, ne risque pas de mettre en place des stratégies destructrices et des comportements névrotiques. Au contraire, il peut laisser sa véritable nature s’éveiller et grandir au contact de ses plus belles qualités : la confiance, la joie, la paix, la santé, la créativité, l’amour, l’intuition, l’intelligence, etc.

 

Elan Sarro, 12 juin 2016

 

Informations complémentaires à cet article :

Article : https://www.colibris-lemouvement.org/changer/eduquer/laccompagnement-emotionnel-de-lenfant